25 juillet au 16 août 2008 – Festival Fnac Indétendances à Paris Plage

Retour de Paris Plage où le Festival Fnac Indétendances fête son cinquième anniversaire, avec encore une fois cette année de belles soirées sour le pont de Sully, tous les vendredis et samedis entre le 25 juillet et le 16 août. Belle occasion de découverte offerte au public parisien avec des artistes de qualité et toujours sur le mode de la gratuité.

Vendredi 25 juillet

« Festival », le mot est de circonstance, avec pas moins de dix artistes en ouverture de cette édition 2008, sous l’étiquette « Chanson ».
Etiquette mon cul (comme dirait …). Pied de nez, plutôt, à ceux qui essaieraient de faire entrer les artistes dans des cases.
Et ça commence fort, avec mon coup de cœur absolu de la soirée. J’ai nommé Feloche et sa bande. Il y a là Léa Bulle, déjà repérée autour de –M-, qui s’en donne à cœur joie avec une multitude d’instruments exotiques (une mini trompette violette, ton sur ton avec sa coiffure aux tortillons fushia, un harmonica, un clavier, un accordéon et autres « odd stuff », voir le myspace).
Il y a aussi Christophe Malherbe, à la contrebasse. Il y a surtout Feloche, extra-terrestre lumineux et habité, à la mandoline (« j’avais le sentiment qu’à la guitare, tout avait déjà été fait, la mandoline, ça a été instinctif »), au bonheur bordélique et au chant. Sourcils relevés, yeux écarquillés, sourire généreux, Feloche est de ceux qui vous embarquent au Paradis Originel, où tout est innocence et fête. Pour la musique, elle vient du Bayou Urbain, cette « vue poétique » qui fait cohabiter chanson, rap, jazz, folk et électro, instruments anciens et samples, quelque part entre Dionysos et Alain Bashung. C’est rythmé, c’est frais, on est emballé, et le public, déjà nombreux à cette heure, aussi. Découverte du printemps de Bourges, Feloche vient de signer avec le label Ya Basta et quittera son statut d’artiste autoproduit pour la réalisation d’un album qui devrait voir le jour en 2009.

K, qui lui succède, est le beau gosse de la soirée. Venu de Suisse, il a le physique d’un Raphaël et la voix parfois proche d’un Calogero. Ses références à lui oscillent pourtant entre Balavoine et Brel, Noir Désir et Mano Solo. Ses textes le racontent et nous livrent un personnage amoureux d’un monde en couleur où selon lui « les idées devraient venir d’en bas ».

Après la prestation de Barbara Carlotti, on a envie de s’incliner. Respect absolu, et sentiment d’avoir sous les yeux (et les oreilles) ce qui se situerait entre de la grande chanson ou de l’immense variété, dans son acceptation la plus noble, en tout cas une artiste française digne de succéder à une Edith Piaf ou une Barbara, pour la dimension. Pour autant la blonde Barbara est résolument indépendante et moderne et propose, outre une voix langoureuse et grave, presque masculine, des chorégraphies joyeuses et débridées pour une musique « exigeante» à la manière d’un Bertrand Belin. « J’ai réalisé mon rêve, chanter à Paris Plage » dit-elle en riant. Elle est sincère : on l’a vue dans le public les années précédentes.

Daguerre et son physique de baroudeur est aux antipodes de cette chanson là. Ancien des « Veilleurs de nuit », fait-il de la chanson, ou fait-il du rock, lui demande Olivier Bas ? « Je fais de la chanson-rock » répond t-il avec assurance. Amoureux des textes de Léo Ferré (« son écriture est tellement actuelle »), la musique reste rock en effet, avec sur scène un seul bassiste pour accompagner sa guitare. Daguerre a l’émotion a fleur de peau, tellement que Cali est allé jusqu’à créer un label juste pour lui. « Avec la crise du marché du disque, le parrainage revient » affirme t’il.
On saute du coq à l’âne, ou plutôt à la vache, si on en juge par la robe de Claire Diterzi. Sa folie décomplexée est autant auditive que visuelle, et en ces temps de dépouillement scénique, la débauche est savoureuse. « Vous avez vu le spectacle dans sa version minimale, explique t-elle néanmoins, il faudra venir aux folies Bergères » ! Avec des chansons toutes écrites à partir d’une sculpture ou d’une peinture, Claire Diterzi a à cœur de prouver que la culture peut aussi être festive et doit en tout cas rester intègre, même si « en ce moment, c’est la merde, et Fuck la Star Académy ».

Loïc Lantoine, jean et tee-shirt sans forme, a l’air du bon copain qui débarque à l’improviste. Rescapé des modes, il a dans sa musette des chansons à texte comme aurait pu chanter un Brel hier, un Miossec aujourd’hui. Sa voix rocailleuse est accompagnée d’une contrebasse mais aussi, suite à une rencontre de dernière minute dans les loges, d’un ami accordéoniste. Après deux ans de tournée, Loïc Lantoine est toujours heureux d’aller à la rencontre des gens, parce que « les spectacles sont faits pour tout le monde et pas seulement pour les abonnés à Télérama ».

Les Wriggles ne sont plus que trois, mais ils n’ont rien perdu de leur mordant. Leur succès s’est construit dans les salles de concert qu’ils ont écumées, inlassablement, avec leur énergie débordante, leur humour et leur sens de la satire. Car malgré leur costume rouge, les Wriggles, à l’instar d’autres clowns, sont les champions du pamphlet … Et les maisons de disques en font les frais !


Anis
, depuis la première édition du festival, a fait du chemin. Il est loin le temps de l’autoproduction : son premier album a été disque d’or, le deuxième est prévu pour la rentrée et entre les deux, Anis a su enthousiasmer un public qu’il parvient systématiquement à mettre dans sa poche. Il fait presque nuit désormais, et l’ambiance s’est faite plus chaude. Dans les allées de Paris Plage, noires de monde, on a désormais bien du mal à circuler. Le timing est idéal pour son ska, « entre rockabilly et Madness ». La foule reprend en chœur ses « Wéééé Ohhhhh » et ses « Sticklidididlidi… » et scande « une autre, une autre » pour le voir revenir sur un a capela façon crooner.

La pluie qui accueille Jehro fait me réfugier derrière la scène. Non moins de sept cent personnes sont entassées là pour cette soirée anniversaire. A l’heure du champagne, la musique de Jehro, qui n’a pas choisi entre Reggae et chanson, couplée à la chaleur et à la pluie, créent une atmosphère tropicale. Ca sent bon les îles, l’insouciance et la fête. Carton plein avec une preuve absolue : même en backstage on danse !

Origines Contrôlées clôture le bal dans une bonne humeur générale malgré le sérieux de ce qu’ils défendent. Après Zebda, 100% Collègue ou Motivés, cette nouvelle aventure de Mouss et Hakim nous offre les chansons algériennes qui ont bercé leur enfance (« celle-là, c’était la chanson préférée de notre père, je peux vous dire qu’on en a mangé ! »). Hakim met en avant son tee-shirt marqué du slogan « sans-papiers : régularisez », mais chez eux, l’engagement est populaire et heureux, à l’extrême inverse de l’agressivité. C’est avec leur musique et leur sourire éclaté qu’ils savent convaincre à coup sûr, faire danser les foules et taper dans les mains. « Vous la voulez la chanson, ou vous la voulez pas ? » Et le public de hurler sa joie plus fort encore pour réclamer. Le rythme s’est emparé des quais et l’on voit même apparaître un slameur au milieu des mouvements de hanche. La tribu Feloche est venue tout devant pour danser, incapable de résister au tourbillon festif de cette fin de soirée. Cette musique là est communication et générosité, décidément très loin des frontières …

« Qu’est-ce que c’est, être artiste en 2008 ? » a demandé inlassablement Olivier Bas, programmateur en chef, à ceux qui se sont succédé sur cette « Scène en Seine ». Bien au-delà des réponses des uns et des autres, on retiendra cette diversité qui donne le tournis, cette palette de couleurs, de caractères bien trempés, de cultures et de sons. La « chanson » made in Fnac Indétendances, c’est une chanson « made in FranceS », si enthousiaste, déterminée et riche que malgré la morosité ambiante, on n’est pas prêt de l’enterrer demain !

Isatagada – Crédit photo : Isatagada et Pascal Boujon

Samedi 26 juillet

Après un hommage rendu à la chanson, la deuxième soirée de concerts était estampillée « rock ».

Lancement des festivités à dix-sept heures avec Demago … qu’on est obligé d’avouer qu’on a raté. Dommage : leur titre « Respirez », présent sur la compil Fnac Indétendances, nous avait mis l’eau à la bouche. Deux fois dommage même, pour un groupe élu « artiste du mois de juin » sur hexalive.com. Soyez bons de ne pas tirer sur l’ambulance …


Rubin Steiner
 va nous faire oublier bien vite notre mauvaise humeur. « Ca fait longtemps qu’on se tournait autour, annonce Olivier Bas, on a attendu pour les programmer, on voulait surtout que ce soit le bon moment pour eux ». Le groupe en serait-il à un tournant ? Il semble que oui, avec ce 3ème album « Weirds hits, two covers and a love song » (traduisez « des tubes bizarres, deux reprises et une chanson d’amour »), qui fait glisser le son électro du groupe vers des sonorités plus « rock » avec l’arrivée d’instruments live et le chant. Rubin Steiner « est » trois sur scène ce soir (ils sont cinq en formation complète). Il y a Fred au chant et à la guitare, Lionel aux claviers et à la basse, Stéphane à la batterie. Parfois Lionel offre un deuxième chanteur au groupe, avec son large sourire (attention, piège à filles). Parfois aussi, l’énergie du groupe prendrait presque un aspect métal. Toujours, on retrouve les beats et bidouillages électro qui nous projettent sur le dance floor. Dans le public, les fans ont visiblement répondu présents et connaissent certains titres par cœur. Comme c’est excellent, les non-fans leurs emboîtent volontiers le pas et reprennent à leur tour les « Oh oh oh … » d’ « Another Record ». Au passage, le front man fait de la pub pour les disques en général et les vinyles en particulier (« je ne sais pas si je suis devenu vieux, mais j’aime toujours ces objets »). La présentation FNAC fait mouche en mentionnant un mariage entre Nirvana et Happy Mondays, c’est vous dire à quel point le mélange est enthousiasmant. Pari réussi du côté du public qui adhère complètement. Quant au groupe lui-même, il est manifestement aux anges comme en atteste le « message subliminal sur l’ampli guitare » ; on peut en effet y lire : «TOTAL HEAVEN ». Après avoir dansé des deux pieds, on applaudi des deux mains : c’est du 100%  pour tout le monde.

Petit tour en backstage pendant le changement de plateau. Il n’y a pas le tiers du monde de la veille, et le staff est venu avec ses enfants (il n’est jamais trop tôt pour commencer !). On circule aussi bien dehors où les gens sont partis faire un tour avant le groupe suivant.

A l’heure dite,  on commence par une présentation de Tanger qui laisse deviner une longue histoire : « Avant, ils étaient « ailleurs » ; maintenant qu’ils sont sur un label indépendants, on peut enfin les programmer. J’espère que vous les aimerez. Je leur fais confiance. »
Le groupe entre en scène et assurément, certains ne sont pas prêts à sacrifier à la mode converse des rockeurs branchouilles. Christophe, le guitariste, a son pantalon noir rentré dans des Tiags du plus « bel » effet Western, un cuir noir bordé de léopard, et une coupe new wave comme on n’en voit plus. Philippe, le chanteur, est en polo noir à bord blanc et veste à col droit assortie qui lui donne un air de membre du groupe Gold malgré le sacrifice moderne consenti aux Rayban « masque » de l’été. Entre la présentation en demi-teinte d’Olivier Bas (“je leur fais confiance”), et ça, on a un curieux ressenti. Que les premiers instants du set viennent confirmer : les textes (en français) sont à rallonge et sentent la révolte d’ado : ouh, le vilain monde moderne dans lequel tout serait JT … (on pense à la vieille caricature de Florent Pagny version Inconnus “vous êtes vrément … très très méchants”). Le  public, s’il ne s’enfuit pas, se raréfie. Tanger a des fans de longue date mais auprès des badauds de Paris Plage, il ne fait pas recette.
Sauf que. Au fil des morceaux, on s’apprivoise. On les écoute ces textes, dont la sonorité tranche nettement avec le consensus généralisé qui dit qu’en dehors de l’anglo-saxon il n’est point de salut. On s’en souvient, qu’avant d’être cynique, on avait été idéaliste et capable de révolte. On la reconnaît, cette musique rock tellement classique qu’on en avait presque oublié à quel point c’était bon, ces grandes envolées de guitare électrique capables de vous plaquer au mur et d’exploser les amplis. Le responsable de ce véritable pied auditif a d’ailleurs tombé la veste pour exposer la nudité d’un torse luisant de sueur sous le soleil, une image de la vierge tatouée sur le cœur (comme on voudrait s’appeler Marie !). Le pied devient visuel, la température est montée d’un cran, au propre comme au figuré. Guitare et sexe baby !
Nina Morato, en rouge et dessous argentés visibles, viendra participer à la fête pour un duo qui sent le vécu (« Parti chercher des cigarettes ») . Plus tard, Philippe se fera plaisir en chantant « j’aime regarder les filles, qui marchent à Paris Plage ».
Finalement, on ne sait plus quoi en penser, des Tanger. Sont ils dépassés ou survivants d’une époque « rock français » à la Téléphone engloutie dans la mondialisation ? N’auraient-ils pas raison, face aux soit-disant groupes « décalés » tous engouffrés dans le même tunnel, d’être au delà des modes ?
Quelque soit la réponse, forcément personnelle, le guitariste Christophe Van Huffel restera la grosse claque de la soirée. Et ce n’est pas un autre Christophe,  l’homme d’ « Aline » et des « Mots Bleus », qui l’a choisi pour réaliser son nouvel album, qui dira le contraire.

On retourne en backstage pour en ressortir aussi sec, mouchée par une accompagnatrice de monsieur super sexy (mais si, le Christophe !) qui me dira, du haut de son mètre quatre-vingt et avec le mépris caractéristique de ceux qui savent qu’ils ont la meilleure place, après un appareil photo dégainé trop tardivement : « on est pro ou on ne l’est pas ». Entre filles, pas de quartiers (vous croyez qu’elle va partir avec lui ? Ah mince nan j’oubliais : je m’en fous)
La nuit tombe peu à peu et accueille The Bellrays, très attendus. Depuis leur premier album en 1993, les américains ont acquis une solide réputation scénique et affirmé leur identité. Groupe hybride, ces quatre là ont refusé de choisir entre hard rock et soul, emmenés par une chanteuse noire incroyable, sorte de sosie de Tina Turner (en non décoloré). L’énergie dégagée est monstrueuse, la voix de Lisa, immense, quant au public, il est aux anges. On passe d’un style à l’autre, d’un rythme à l’autre sans jamais se lasser et se diriger, en guise de bouquet final, vers le clou du concert : une reprise de « Highway to Hell » jouissive à laquelle participera notamment notre présentateur en chef.

Le bonheur à Paris Plage, si je veux. Même l’orage d’été aura patienté jusqu’à la fin des festivités.

Isatagada – Crédit photo : Isatagada et Pascal Boujon